Divaguer / Aiguilles

Les Veuves // Travaux d’aiguilles & émancipation maritale

L’endeuillée – L’empoisonneuse – L’invisible

L’endeuillée

le costume du deuil, matières et couleurs

Au fil des siècles, le vêtement de deuil, ou « espèce d’habit pour marquer la tristesse » n’a eu de cesse de se modifier et de se renouveler en fonction de l’inconstance des modes. Mais la mort et la mode sont très souvent liées.

L’austérité chromatique entre en scène au début du 17ème siècle, où apparaissent les pratiques du deuil. Destinées au paraître, les tenues de deuil reposent sur des codes complexes. Mettant en jeu couleurs, textiles, formes des vêtements et accessoires, leur combinaison repose sur le degré de richesse et le rang de chacun et évolue dans le temps au fur et à mesure que les usages vestimentaires se modifient.

De L’Espagne au nord de l’Europe s’étendent des usages de plus en plus codés, allant des pièces des vêtements concernées, aux dimensions des étoffes, et aux peintures ou draperies apposées sur les biens meubles et immeubles. La durée du deuil est aussi concernée, avec un calendrier qui transforme parfois le noir en violet (demi-deuil) puis en gris clair (quart de deuil).

Au 19ème, en France, le deuil de veuve, le plus long de tous, dure deux ans, ou deux fois celui d’un veuf. Il est beaucoup plus visible dans les cités qu’à la campagne. Le vêtement de deuil de la veuve, fonction du statut social du défunt, est porté de manière quasi ostentatoire chez les veuves endeuillées de classes moyennes et bourgeoises.

Le grand deuil austère de toute une année peut se décliner ainsi : robe de laine unie ou couverte de crêpe anglais; chapeau à long voile tombant sur le visage; châle en pointe; bas noirs et gants en fil de laine; à la maison, un bonnet ou une coiffe de veuve; les bijoux sont écartés, excepté ceux de bois durci. Pendant les six premiers mois de la seconde période, ou «demi-deuil» le crêpe est remplacé par la gaze, le mérinos par des étoffes moins sévères: grenadine unie, voile, lainages légers, velours ou taffetas; au lieu du châle, une jaquette, un mantelet de même étoffe que la robe; bijoux de jais. Les derniers six mois admettent les divisions suivantes: la dentelle noire, la soie, les ruches, les broderies de jais, pendant trois mois; les étoffes blanches et noires, les dentelles blanches, pendant six semaines. Puis, jusqu’à la complète expiration, le gris, le prune, le pensée, le lilas et dans les derniers quinze jours, des fleurs: scabieuses, violettes, pensées, pervenches, ainsi que des bijoux: perles et améthystes.
Le deuil terminé, il y aura encore une légère transition avant de s’habiller comme tout le monde: on commence par des nuances discrètes, neutres ou foncées: les hyacinthes et les diamants sortent des écrins, et on peut placer dans ses cheveux des chrysanthèmes.

Nous sommes à l’apogée de la période du deuil où la subtilité des matières et des tonalités de gris colorés, de mauves donnent au noir une intense profondeur.

Inutile de dire que, dans la France agricole, ces considérations sont réduites au strict minimum. Vêtues de sombre ordinairement, les femmes des milieux populaires qui n’ont pas les moyens de s’habiller de neuf à l’occasion du décès de leur mari portent déjà des couleurs associées au deuil. Certaines femmes adoptent à leur veuvage un détail vestimentaire pour les distinguer, tel le port d’un grand fichu noir pour remplacer le châle habituel.

La parentèle est nombreuse, les décès fréquents, les revenus réduits, le noir est la couleur portée durant la quasi-totalité de l’existence. La seconde guerre mondiale signe le début du déclin du deuil, essentiellement avec les restrictions qui ne permettaient plus de se procurer les vêtements adaptés. Il a néanmoins continué d’être porté, de manière plus simple, jusqu’à la fin des années soixante en zone rurale et dans les familles traditionnelles.

La mort, elle, reste en noire.

L’empoisonneuse

le veuvage comme échappatoire

«Les veuves noires»… Ainsi appelait-on les femmes qui n’hésitaient pas, surtout entre les années 30 et 50, à se débarrasser de leur entourage, souvent de leurs maris ou amants, et généralement avec ce qu’elles avaient sous la main.

Les veuves noires savaient rester à cette place de femme docile, manières effacées et dévouement silencieux, jusqu’au jour où, avec d’infinies précautions propres aux travaux d’aiguilles, elles passaient à l’action.

Mariage et prostitution domestique allant de paire, en finir vite était alors une solution à portée de main. Souvent sans dot ni métier, piégée, l’épouse au foyer trouvait à se libérer par la mort apparemment naturelle de l’autre ou par accident domestique. L’incapacité d’action, la soumission héritée qu’on prête aux femmes, constituent alors l’arme en négatif. Les préjugées sexistes, admettant par exemple qu’une femme n’est pas capable de tuer, forment dans certains cas une épaisse cape utiles aux femmes. A la minute même du décès, l’épouse endosse l’habit du deuil, elle devient alors hors d’atteinte de l’enquête, quand il s’en déclenchait une, pour peu que la mort se soit inscrite dans la banalité quotidienne.

Dans cette vague des veuves noires, on pourrait bien sur citer Marie Besnard, au centre de plusieurs disparitions étranges, semblables à des suicides par empoisonnement. Quoique fin 1961, à l’issue du troisième et dernier procès, Marie Besnard est acquittée. L’arsenic proviendrait du sulfatage des fleurs et des ornements funéraires du cimetière, où reposent les défunts concernés.

Ce fait de divers autour des veuves noires a longuement capté l’attention des médias, et pourtant la violence des femmes envers leurs compagnons ou maris reste un impensé, ou un sujet très marginal. Nombreux sont les exemples d’actes de violence, commis par des femmes, de l’infanticide anonyme, au crime conjugal ou aux actes revendiqués. La bandite sociale indienne, Phoolan Devi, en est une figure, à la tête d’un gang sillonnant le pays pour punir les violeurs.

Essentiellement pour mettre un terme aux oppressions de la sphère intime ou professionnelle, ou comme une acte de vengeance vis à vis de leur paires abusées, la violence des femmes est un acte commun. Commun, dans le sens d’un acte partagé par une communauté aussi éparse soit-elle, se produisant en même temps dans différentes sociétés. Commun, dans le sens d’un acte banal.

Ce temps suranné des veuves noires, apparaît alors comme la coiffe folklorique d’une réalité sociale étouffée.

L’invisible

le papillon de nuit

L’habit de deuil se révèle profondément ambivalent et porteur de sa propre contradiction. Relevant de l’ostentation funéraire, il est en même temps associé à la volonté de cacher, puisqu’il doit masquer le corps de la veuve. L’habit exhibe la femme en tant que veuve, au moment où elle est censée se retirer du monde.

« Elle cria comme une louve à la mort, à la honte de cette dépouille, contre ce Dieu qu’elle honorait. Elle réclamait de mourir aussi, de les rejoindre tous. Dans la chambre à peine éclairée elle s’était couchée par terre et frottait son front sur le parquet. Ses longues jupes noires, déployées autour d’elle, semblaient les ailes d’un papillon de nuit. Mais cette beauté des choses lui étaient invisible. Elle questionnait le sort. Pourquoi restait-elle toujours comme une fossoyeuse frappée de malédiction ? » extrait de L’élégance des veuves, Alice Ferney

A la fin du Moyen Age, on distinguait une veuve parce qu’une guimpe comme voile enveloppait sa tête, son visage, son cou et ses épaules. Le haut du corps disparaît, comme pour porter la mort sur soi. Le voile noir signe l’étendard social de la mort.

Marqueur de leur statut matrimonial, le vêtement souligne la singularité de la figure des veuves. Alors que les femmes sont soumises à l’autorité des hommes, père, puis mari, et exclues des fonctions d’autorité, les veuves sont émancipées par la mort de leur époux. Le veuvage leur confère une grande autonomie, leur permettant même de devenir chef de famille. L’anomalie de leur situation explique l’image qui leur est parfois associée, celle de la femme dangereuse qui par sa liberté nouvelle remet en cause la stabilité sociale.

Le deuil de veuve comme il était pratiqué jusqu’au 19ème siècle, où les tenues féminines sont le reflet de la douleur collective de la famille, n’a plus cours aujourd’hui. Rituel gommé, rendu invisible à l’entourage.

L’usage social du corps des femmes est une clé, hier comme aujourd’hui. L’histoire des habits de deuil des femmes, raconte sur le plan symbolique, cet entremêlement d’obligations et d’interdictions signifiant que la veuve appartient durant cette année encore à son défunt mari. En ce sens le lien de dépendance de la femme envers son mari se maintient au-delà de la mort.

Le corps des femmes est comme une étendue sans limite, disponible aux fantaisies économiques et à l’autorité religieuse, aux injonctions sociétales du siècle en cours. Si visibles et pourtant invisibles, les femmes traversent les siècles, comme des fantômes traversent les murs. Invisible, de leur labeur domestique, de leur soins aux enfants et aux mourants. Invisible, perdant leur nom à chaque union. Invisible au monde des idées, invisible à la postérité. Et si l’on faisait de cette invisibilité une force, une force sourde, un pouvoir en miroir ?

Mettre le voile sur un monde dirigé par des hommes, sur une société binaire exclusivement mâle ou femelle, sur tout ce qui nous juge et nous écrase depuis des générations.

Se dire veuve serait une revendication, un statut d’émancipation de l’ordre marital, un retournement de situation, une forme d’anticipation positive.

Le corps des femmes, comme revenante, comme insaisissable, comme une horde de papillons de nuit. Se revendiquer veuve, ou gagner en intégrité, se laisser pousser des ailes, noires, comme la nuit. Ne plus être dans l’ombre de l’autre, « Nous sommes toutes déjà veuves » !

Références :

Noir, histoire d’une couleur, Michel Pastoureau, essai

Les veuves dans la ville en France au xixe siècle : images, rôles, types sociaux, Jean-Paul Barrière, essai

Paraître du deuil, d’un lieu à l’autre. Les veuves en Midi toulousain au XVIIIe siècle, Christine Dousset, essai

Penser la violence des femmes, sous la direction de Coline Cardi et Geneviève Pruvost, recueil de textes universitaires

Les règles du savoir vivre dans la société moderne, Jean-luc Lagarce, théâtre

L’élégance des veuves, Alice Ferney, roman

La lampe, Françoise Henry, roman

Le vêtement du deuil est un signe extérieur de tristesse, interview de Denis Bruna sur l’histoire du costume et des rituels funéraires, article de presse du 7 novembre 2014, Libération

Mata Hari // Sculpture textile // collaboration avec Louisa Vidal

A l’abri dans le tumulte de la toison ténébreuse, le bouton de soie rose réclame l’attention. Parfois adulé puis oublié, parfois torturé ou mutilé, le clitoris semble affaibli par l’histoire médicale. Pourtant, à y regarder de plus près il n’est pas seulement cet organe minuscule mais la clef de voûte de la vulve toute entière.

Nous voulons rendre les honneurs qui reviennent à la vulve dans son ensemble. Nous voulons adorer mata, la mère vénérée hindoue, dont le nom parcourut la planète entière. En indonésien il devint mata (l’œil) mata hari (la source du jour, le soleil) mata air (la source d’eau) et d’autres déclinaisons encore. En Europe il devint la matrice, la mère. Mata c’est aussi la terre nourricière abondante et sensible. C’est un tout inaliénable, la protection, la jouissance, la force de renouvellement.

Nous voulons broder les lettres de noblesses de cette déesse bafouée. Feutrer l’immensité du monde interne et son inavouable beauté, sertir les monts d’un gouffre magnifique et puissant. Tisser un hommage à la source de vies joyeuses et accomplies.

Médusées // Dessins brodés

D’après les dessins et aquarelles de Charles-Alexandre Lesueur, peintre naturaliste du 18ème

 « Ces créatures habitant librement au milieu des flots, sont généralement translucides, avec de délicates teintes bleutées, voire bioluminescentes, brillant au milieu des ténèbres comme autant de globes de feu. »

Malgré tant de travaux et d’honorables efforts, le genre des méduses est encore un de ceux qui présentent le plus d’incertitudes et d’erreurs aux naturalistes, et ces incertitudes, ces erreurs tiennent à la nature même des animaux dont il s’agit. Aucune famille ne réunit, en effet, plus de singularités dans la matière, plus de bizarreries dans les formes, plus de variétés dans les organes, plus d’anomalies dans les fonctions ; aucune autre aussi ne présente au physiologiste plus de problèmes à résoudre, plus de découvertes à poursuivre. » Annales du Muséum national d’Histoire naturelle, mémoire préliminaire publié en 1809

Parmi elles, on retiendra la célèbre Aurelia Aurita ou méduse-lune, pour ces prouesses anti-nucléaire.
Fin septembre 2013, la centrale nucléaire suédoise d’Oskarshamn, sur la mer Baltique, a dû arrêter un de ses réacteurs pour cause d’invasion de méduses, nommées Aurélia Aurita. Des paquets d’Aurelia Aurita avaient bouché les tuyaux d’eau de refroidissement.
Le phénomène n’est pas nouveau, des bancs de méduses géants ont déjà paralysé des centrales en Ecosse, en Israël ou en Inde.
Au Japon, 150 tonnes d’envahisseuses ont été enlevées en une seule journée. En 1999, aux Philippines, les méduses ont privé 40 millions de personnes de courant.
Peur de rester dans le noir ?

Courrier International, octobre 2013

Batik, Broderie & Mécanique // Exploration textile à 4 mains // Louisa Vidal & Cloé Rousset

Bâillonner les réveils, mais en douceur. Une flore parasite se développe au sein de la mécanique des heures qui nous alarme sens cesse de nos devoirs quotidiens. Le cycle naturel comme mesure du temps, reprend ses droits, et vient symboliquement envahir nos réveils. Les plissés étouffent le cadran, puis se parent des aiguilles comme trophée, et le tour est joué, le temps d’une nuit ensommeillée.

Note d’intention

Au regard de l’Histoire les ères passent, les sociétés s’effondrent et ce sont les techniques lentes, respectueuses des contraintes locales qui perdurent. Allant avec les mouvements de l’environnement, les gestes sensibles s’adaptent à l’air du temps, et transcendent les époques. Ces savoirs-faire « anciens » quoique sans cesse réanimés par leurs passages de mains en mains, sont en fait des graines de futur autant que des héritages du passé, tant que des personnes sont là pour les conjuguer au présent.

Batik, broderie et mécanique est une alliance singulière, où le tracé et la couleur se mêlent sur l’étoffe, parfois sur de grandes étendues, parfois plissés vers l’infime. C’est une exploration textile qui interroge l’idée de progrès industriel par le biais de techniques artistiques anciennes, telles le batik indonésien, la broderie, la tapisserie ou le plissé. Ces savoir-faire et ces points de vue dialoguent avec notre vision contemporaine de l’art textile.

Cette rythmique du geste, guide et habite sans cesse notre travail.

Miniatures indiennes // Broderie sur métal

Depuis les plaines pailletées du Kutch (Gujarat, Inde) aux réseaux suburbains de l’occident, chemins de traverse et friches de banlieue rescapées du capital, il se joue des tours et des détours…D’aiguille en aiguille, les souvenirs trouvent leurs expressions, les sensations persistent et se resserrent, les paysages éprouvés se précisent. Broderies de rue élimées, motifs feutrés, miroirs repiqués, et scènes miniatures en boites content des impressions indiennes à la fois éclaires et diffuses, des temporalité illisibles, des espaces insensés.

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